En juin 2026, le rapport sur l’état d’avancement des ODD du ministère de la Statistique et de la Mise en œuvre des programmes (MoSPI) a relevé que la couverture de la protection sociale en Inde a presque triplé, passant de 22 % (2016) à 65,3 % (2026). Cette hausse a été attribuée à l’enregistrement des travailleuse·eur·s au titre de dispositifs tels qu’Ayushman Bharat, Atal Pension Yojana et e-Shram. Depuis 2021, l’Inde a enregistré plus de 315 millions de travailleuse·eur·s du secteur non organisé sur le portail e-Shram — une base de données nationale conçue pour connecter les travailleuse·eur·s de l’informel aux dispositifs de protection sociale.
Ces chiffres ont été largement célébrés dans les débats sur les politiques publiques comme un signe de formalisation, un processus par lequel les travailleuse·eur·s obtiennent des prestations de sécurité sociale, une reconnaissance juridique, des protections du travail opposables et la capacité effective d’exercer leurs droits. Si tel est bien le cas, cela représenterait la formalisation la plus vaste et la plus rapide de l’histoire. Cependant, comme l’ont souligné Shalini et Shalaka, si e-Shram a contribué à doter les travailleuse·eur·s d’une identité au sein du système, le dispositif n’est pas parvenu à garantir les prestations que cette identité numérique était censée débloquer. Pour des travailleuse·eur·s comme Bipin, ouvrier migrant du bâtiment à Najafgarh (New Delhi), s’enregistrer sans pouvoir accéder aux prestations finit par n’être qu’une promesse vide.
« On nous avait dit que la carte nous donnerait droit à des prestations… mais ce n’était qu’une promesse creuse de plus. Encore une carte vide qui dort dans mon portefeuille. »
En 2025, la Commission permanente des Finances du Parlement indien a demandé au ministère du Travail si la formalisation garantissait une sécurité de revenu durable, la protection sociale et un emploi à long terme. La réponse du ministère a été révélatrice : les données d’e-Shram, a-t-il indiqué, « peuvent être utilisées » et « pourraient apporter un éclairage utile ». On compte trois cent quinze millions d’enregistrements, et pourtant, on ignore si cela a réellement changé la vie des travailleuse·eur·s.
Partout dans le monde, l’enregistrement numérique a été présenté comme un moyen d’étendre la portée de l’État et de déployer des protections à grande échelle. Ce qui a commencé comme un outil destiné à relier les travailleuse·eur·s de l’informel aux droits et aux protections s’est discrètement transformé en une mesure de formalisation en soi. Il offre de la visibilité, de la capacité de mise à l’échelle et une facilité politique — la possibilité d’afficher le nombre de travailleuse·eur·s non organisé·e·s — mais il en dit très peu sur les changements réels dans la vie des travailleuse·eur·s.
La promesse de l’échelle
Le portail e-Shram est né en pleine crise. Pendant la pandémie de la COVID-19, les images de travailleuse·eur·s migrant·e·s marchant des centaines de kilomètres pour rentrer chez eux, sans revenu, sans abri, invisibles pour tous les systèmes censés les protéger, ont contraint le pays à une responsabilité qu’il ne pouvait plus ignorer. Cela a donné naissance à e-Shram, la plus grande base de données de travailleuse·eur·s non organisé·e·s au monde, qui visait à relier les travailleuse·eur·s à la sécurité sociale.
Pour un pays où l’emploi informel touche plus de 90 % de la population occupée, ce n’était pas une réussite administrative mineure. Selon ses propres critères, cela a constitué une avancée décisive.
Mais le succès de l’échelle et le succès de l’impact ne sont pas la même chose.
Une carte sans routes
L’article que nous avons publié récemment dans Global Social Policy montre qu’e-Shram a mis l’accent sur l’inscription dans des systèmes numériques, sans s’attaquer aux conditions structurelles plus profondes qui produisent la vulnérabilité des travailleuse·eur·s. Le portail a produit une carte remarquable sur le travail informel. Les routes vers les droits et les prestations correspondants restent à construire.
Nous appelons cela une formalisation restreinte : une approche qui privilégie la visibilité administrative plutôt que la transformation socio-économique, ce qui rend les travailleuse·eur·s visibles pour l’État sans formaliser leurs conditions de travail.
Cette distinction importe. Les travailleuses qui se sont enregistrées n’ont trouvé aucune législation du travail à faire valoir. Les travailleuse·eur·s migrant·e·s ne pouvaient toujours pas accéder aux prestations lorsqu’ils se déplaçaient d’un État indien à l’autre. Les travailleuse·eur·s de plus de 60 ans ne pouvaient pas s’enregistrer du tout. Certain·e·s travailleuse·eur·s, croyant à tort qu’e-Shram remplaçait les dispositifs de protection sociale existants, se sont désinscrit·e·s de programmes auxquels elles·ils avaient déjà droit — et ont perdu des protections en cherchant précisément à en obtenir de nouvelles.
L’informalité n’est pas une condition unique qu’une carte d’enregistrement peut régler. Comme le reconnaît la Recommandation 204 de l’OIT, elle recouvre un ensemble de déficits de droits : l’absence de contrats de travail, l’absence de sécurité sociale, l’absence de reconnaissance juridique, l’absence de protections du travail et l’absence de pouvoir de négociation. Une formalisation qui ne traite qu’un seul fil de l’écheveau — l’enregistrement — ne démêle pas le reste. Elle ne fait que rendre le reste plus difficile à voir.
De la conception pour les travailleuse·eur·s à la conception avec elles·eux
La distance entre l’enregistrement et les droits n’est pas seulement un problème technologique. Elle reflète l’absence des voix qui auraient dû compter dans la conception : les organisations de travailleuse·eur·s et les collectifs de base qui connaissaient les travailleuse·eur·s bien avant l’existence de tout portail.
L’enregistrement exigeait une carte Aadhaar, un compte bancaire associé et un numéro de téléphone mobile actif. Pour beaucoup de travailleuse·eur·s, il manquait au moins un maillon de cette chaîne, faute de smartphone ou d’accès à Internet — et les femmes étaient particulièrement touchées.
Des organisations de la société civile, des ONG et des collectifs de base sont intervenus pour accompagner les travailleuse·eur·s tout au long du processus d’enregistrement. La majorité des enregistrements sur e-Shram ont été effectués par des intermédiaires. L’État a construit le portail ; ce sont les intermédiaires qui l’ont rendu accessible.
Cependant, ces mêmes organisations restent largement absentes des espaces où les politiques sont conçues. Les décisions relatives à l’éligibilité, aux catégories professionnelles et à l’intégration des programmes sont prises par l’État, pour les besoins de l’État. Les organisations de travailleuse·eur·s sont essentielles pour atteindre les travailleuse·eur·s jusqu’au dernier maillon et pour institutionnaliser leur place au sein du système.
L’Inde n’est pas un cas isolé
L’expérience de l’Inde n’est pas un cas à part. Elle illustre, de manière particulièrement visible, un schéma qui se répète partout dans le monde. Les plateformes numériques prétendent formaliser le travail à la tâche sans formaliser ses conditions. Les systèmes de protection sociale accordent une éligibilité de pure forme, sans prestations concrètes dans la pratique. Partout où la formalisation est mesurée en chiffres d’enregistrement plutôt qu’en changements substantiels dans la vie des travailleuse·eur·s, c’est le même écart qui se creuse.
Lorsque les gouvernements et les organisations de travailleuse·eur·s se sont réunis à la Conférence internationale du Travail en juin 2026, une question centrale portait sur la manière de créer des structures de dialogue authentique intégrant la voix des travailleuse·eur·s dans la conception de la formalisation, et non seulement dans sa mise en œuvre. L’architecture tripartite exigée par la Recommandation 204 de l’OIT demeure ostensiblement absente de la conception des politiques de formalisation dans de nombreux pays. Cette absence n’est pas un hasard. C’est un déficit démocratique.
Trois choses qui doivent changer
La formalisation n’est pas un interrupteur. C’est un processus de longue haleine, négocié politiquement. Alors que des pays comme l’Inde entreprennent l’étude de la relation entre l’enregistrement numérique et la formalisation, trois choses doivent changer :
- Du comptage à la mesure du changement : Une base de données d’enregistrement est une infrastructure ; elle ne devrait pas être confondue avec la formalisation effective des conditions de travail des travailleuse·eur·s. Il incombe désormais à l’État d’examiner si les travailleuse·eur·s enregistré·e·s peuvent effectivement accéder aux prestations, améliorer leurs conditions de travail ou stabiliser leurs revenus dans la durée.
- Garantir la portabilité des prestations : e-Shram devait, à l’origine, assurer la protection sociale des travailleuse·eur·s migrant·e·s non organisé·e·s. Si les migrant·e·s sont désormais enregistré·e·s sur le portail, l’accès effectif à leurs droits reste circonscrit au lieu de leur enregistrement. Les registres numériques doivent être utilisés pour permettre cette portabilité.
- Traiter les organisations de travailleuse·eur·s comme des partenaires institutionnels, et non comme de simples prestataires : Les collectifs de travailleuse·eur·s et les organisations de la société civile ont été essentiels pour qu’e-Shram fonctionne dans la pratique. Elles ont désormais besoin d’un rôle formel dans l’institutionnalisation de la voix des travailleuse·eur·s au sein du système.
Au-delà d’une carte dans un portefeuille ?
La carte de Bipin dort toujours dans son portefeuille. Elle existe. Son nom y figure. Elle n’a en revanche rien changé à ses conditions de travail, à son accès aux prestations de protection sociale, ni à son pouvoir de négocier les termes de son emploi.
C’est là, précisément, l’écart entre l’enregistrement et les droits. Le combler suppose plus que de meilleurs portails ou des objectifs d’inscription plus ambitieux. Cela suppose de considérer la formalisation pour ce qu’elle est vraiment : non pas un acte administratif, mais un engagement politique envers les personnes que le système est censé servir.