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Construction d’un pouvoir collectif

Normes internationales du travail : comment les réseaux de travailleuse·eur·s les influencent et les traduisent dans les faits

Grâce à l’action collective menée par WIEGO et les réseaux de travailleuse·eur·s de l’informel, des avancées majeures ont été obtenues à la Conférence internationale du Travail, l’instance qui fixe les normes internationales du travail.

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Depuis plus de trente ans, WIEGO aide les réseaux de travailleuse·eur·s de l’informel à peser sur le droit international du travail à la Conférence internationale du Travail (CIT).

Convoquée par l’Organisation internationale du Travail (OIT), la CIT rassemble les représentant·e·s des gouvernements, des employeurs et des travailleuse·eur·s de ses 187 États membres. Sa mission : établir des normes internationales du travail et élaborer des politiques et des programmes en faveur du travail décent et d’une protection sociale renforcée.

Les réseaux de travailleuse·eur·s de l’informel ont obtenu l’adoption de conventions et de recommandations historiques, tout en surmontant d’importants obstacles à leur participation et à leur représentation à la Conférence.

Parmi ces victoires collectives : la convention sur les travailleuses et travailleurs domestiques (C189), la recommandation sur la transition de l’économie informelle vers l’économie formelle (R204) et la convention sur la violence et le harcèlement (C190). Et cette année, l’OIT a adopté la C193, norme internationale du travail pionnière qui reconnaît à l’ensemble des travailleuse·eur·s de plateforme le droit à des conditions de travail sûres, à une juste rémunération et à la sécurité sociale.

Une convention de l’OIT est un traité international juridiquement contraignant que les États membres peuvent ratifier. Une recommandation, en revanche, n’a pas de caractère contraignant : il s’agit d’orientations qui peuvent compléter une convention en la précisant.

Année après année, les organisations de travailleuse·eur·s de l’économie informelle présentes à la Conférence ont réclamé que leurs membres soient reconnu·e·s comme des travailleuse·eur·s légitimes, ont porté leurs revendications et raconté leur histoire au sein du Groupe des travailleurs. Obtenir cette légitimité a exigé une lutte longue et acharnée, une stratégie rigoureuse et la construction d’alliances.

Sonia George, membre du Comité exécutif de la Fédération internationale des travailleurs de maison et vice-présidente nationale de la SEWA, prononce un discours lors des débats sur la formalisation organisés dans le cadre de la 113e Conférence internationale du Travail à Genève, en juin 2025.

L’économie informelle, à l’écart des premiers débats

Parmi les premières victoires de WIEGO dans la défense des droits des travailleuse·eur·s de l’informel figure l’obtention de leur représentation à la CIT.

Avec sa structure tripartite, la CIT offre aux gouvernements, aux employeurs et aux travailleuse·eur·s un espace de débat et de négociation sur l’emploi, les conditions de travail et la protection sociale. Dans ce cadre, les organisations de travailleuse·eur·s de l’économie informelle trouvent naturellement leur place au sein du Groupe des travailleurs.

Ce groupe défend les intérêts des syndicats et des travailleuse·eur·s du monde entier et veille à ce que leur voix pèse dans l’élaboration des politiques mondiales du travail.

Or, si l’OIT a reconnu l’économie informelle dès les années 1970, le Groupe des travailleurs était composé de délégué·e·s syndicaux représentant uniquement les salarié·e·s. Jusqu’en 2019, les conditions de travail dans l’économie informelle étaient absentes des débats ordinaires de la CIT ou bien étaient abordées par d’autres acteurs.

WIEGO a très tôt mesuré l’importance de faire reconnaître les travailleuse·eur·s de l’informel comme une composante légitime de la population active, ayant ainsi le droit d’être représenté·e·s et de prendre la parole à la CIT.

Réunion d'un groupe de travail lors de la Conférence internationale du Travail de 2002, dans le cadre du débat sur le travail décent et l'économie informelle. WIEGO a collaboré avec une coalition de partenaires afin de faire valoir les droits des travailleurs de l'économie informelle. Crédit photo : Marty Chen

Le Palais des Nations ouvre ses portes à l’économie informelle

WIEGO a commencé à accompagner ses premières délégations à la Conférence en 2002, lorsque la CIT a inscrit le travail décent et l’économie informelle à son ordre du jour.

Pour Pat Horn – fondatrice et ancienne coordinatrice internationale de StreetNet International, aujourd’hui conseillère du réseau –, il fallait conquérir une place pour les travailleuse·eur·s de l’économie informelle.

« Nous n’avions pas d’espace clair à la CIT. Il a fallu trouver notre chemin, chercher des appuis auprès du mouvement syndical et des gouvernements », se souvient-elle.

Karin Pape – ancienne directrice adjointe du Programme d’organisation et de représentation de WIEGO – garde le souvenir de débuts difficiles, lorsqu’il s’agissait de rapprocher les syndicats et les travailleuse·eur·s de l’informel.

« J’étais vraiment sous le choc… C’était la guerre », confie-t-elle.

L’année 2002 n’en a pas moins marqué un tournant pour les mouvements de travailleuse·eur·s de l’informel, avec l’adoption par la CIT de la résolution et des conclusions concernant le travail décent et l’économie informelle. Ce texte reconnaît les travailleuse·eur·s de l’économie informelle – qu’il s’agisse de salarié·e·s ou de travailleuse·eur·s pour compte propre – comme des travailleuse·eur·s ayant les mêmes droits au travail décent que tous les autres.

Alliances et organisation : la conquête de la reconnaissance et de la légitimité

Au lendemain de la CIT de 2002, WIEGO et les organisations de base partenaires ont élaboré des stratégies visant à intégrer les travailleuse·eur·s de l’informel au Groupe des travailleurs et aux syndicats nationaux, afin que leur présence annuelle à Genève soit désormais attendue et acceptée.

Cela impliquait de nouer des alliances avec les syndicats, de s’engager auprès de l’OIT et de soutenir les efforts d’organisation des travailleuse·eur·s de l’informel.

L’intégration de ces travailleuse·eur·s dans les syndicats nationaux était essentielle : elle leur offrait la possibilité d’assister à la Conférence en tant que membres de la délégation syndicale officielle, et donc de bénéficier du droit de parole et de vote.

WIEGO n’ayant que le statut d’observateur à la CIT, ses délégué·e·s ne disposent pas des mêmes droits de parole et de vote que les délégué·e·s officiel·le·s des travailleuse·eur·s.

Myrtle Witbooi, présidente fondatrice de la Fédération internationale des travailleurs de maison, participe à une manifestation lors du débat organisé en 2014 par la Conférence internationale du travail (CIT) sur la formalisation de l'économie informelle. Crédit photo : Jill Shenker

Relais et alliances au sein des syndicats

Grâce à un travail de fond mené auprès des syndicats nationaux, la regrettée Myrtle Witbooi – secrétaire générale du Syndicat des travailleuses du service domestique et assimilées d’Afrique du Sud (SADSAWU) et présidente de la Fédération internationale des travailleuses domestiques (FITD) – et Nohra Padilla – cofondatrice de l’Asociación de Recicladores de Bogotá (ARB) – ont pu siéger respectivement au sein des délégations nationales sud-africaine et colombienne.

Fortes de ce statut particulier, elles ont joué un rôle clé au sein de la délégation de WIEGO en portant l’agenda du réseau en séance. Au fil de ce processus, d’autres leaders des travailleuse·eur·s ont pris conscience de l’importance de s’engager dans les syndicats et de nouer des alliances avec les travailleuse·eur·s du secteur formel.

Parallèlement, une stratégie plus large a tout simplement consisté à renforcer la représentation des travailleuse·eur·s de l’informel et des organisations de base. Car plus les travailleuse·eur·s sont organisé·e·s, plus il est facile d’obtenir leur reconnaissance et leur intégration dans les syndicats nationaux, ou de leur permettre de fonder leurs propres syndicats.

Une collaboration engagée dès le départ et soigneusement entretenue avec l’OIT, la Confédération syndicale internationale (CSI) et le Bureau des activités pour les travailleurs (ACTRAV) de l’OIT a également contribué à renforcer la reconnaissance des travailleuse·eur·s de l’informel. Les réunions et consultations régulières avec ces partenaires ont permis de faire valoir les positions des travailleuse·eur·s et de favoriser un alignement stratégique.

Jane Barrett – ancienne directrice du Programme d’organisation et de représentation de WIEGO – observe un net changement dans le regard porté sur les travailleuse·eur·s de l’informel :

« Entre l’adoption de la R204 [en 2015] et celle de la C190 [en 2019], la reconnaissance et le respect accordés aux travailleuse·eur·s de l’informel ont connu une croissance exponentielle. »

La stratégie de WIEGO – fondée sur le militantisme syndical, le dialogue avec l’OIT et la mobilisation de moyens pour les délégations conduites par des travailleuse·eur·s – a permis l’intégration des travailleuse·eur·s de l’informel au sein du Groupe des travailleurs.

Délégué·e·s des travailleuse·eur·s et l’équipe technique lors de l’une des réunions quotidiennes de concertation, pendant la 113e session de la Conférence internationale du Travail (CIT), à Genève, en juin 2025. Crédit photo : Eduardo Derrico.

Ressources, réseaux et revendications partagés au service de l’action collective

L’engagement de WIEGO à la CIT, tout comme son soutien aux organisations de travailleuse·eur·s, a évolué au fil des ans. Dans un premier temps, des organisations affiliées au réseau participaient à la CIT – parfois avec l’appui logistique et financier de WIEGO –, sans constituer une délégation propre à WIEGO.

Tout change en 2009 : WIEGO obtient le statut officiel d’observateur à la CIT et peut enfin soutenir sa propre délégation officielle. Dès lors, la taille, la composition et le travail de préparation de cette délégation dépendent de la pertinence des points inscrits à l’ordre du jour pour les travailleuse·eur·s de l’informel et des secteurs les plus concernés.

Au-delà du soutien financier permettant la participation des travailleuse·eur·s, WIEGO fournit un appui technique en coulisses aux organisations de travailleuse·eur·s, avant, pendant et après la CIT.

Cet appui commence souvent par la préparation des délégations, en les aidant à mieux comprendre les textes en négociation et à s’approprier les mécanismes de l’OIT. Dans la mesure où les organisations de base de différents secteurs et régions peuvent avoir des préoccupations distinctes, la recherche de consensus et de solidarité en amont de chaque CIT – bien souvent concrétisée par une plateforme revendicative commune ou une prise de position conjointe – revêt une importance capitale.

Ce consensus est ensuite porté lors des réunions quotidiennes de concertation pendant la Conférence, où se définissent les stratégies de négociation. Tout au long du processus, WIEGO met à la disposition de la délégation des services de traduction, d’interprétation et de communication stratégique, selon ses besoins.

Poonsap Tulaphan (au centre, à gauche) et d’autres représentant·e·s de travailleuse·eur·s lors d’un atelier préparatoire régional consacré à l’élaboration de la plateforme revendicative du réseau WIEGO, en vue de la discussion de 2014 sur la formalisation de l’économie informelle.

Se préparer à ce qui vous attend à la CIT

Poonsap Tulaphan – leader de HomeNet Thaïlande – a participé à la CIT en 2015. Elle décrit la façon dont WIEGO rassemble les revendications et accompagne les organisations de travailleuse·eur·s tout au long de la Conférence :

« [WIEGO] rassemble toutes les revendications, les synthétise… Pour moi, c’est un processus passionnant. WIEGO sait vraiment bien vous guider, vous expliquer ce qui vous attend et ce que vous allez voir à la CIT. »

Lorraine Sibanda – présidente de StreetNet International et de la Chambre des associations de l’économie informelle du Zimbabwe (ZCIEA) – explique comment WIEGO a aidé les organisations de base à réunir leurs revendications et à raconter leur histoire avec leurs propres mots :

« WIEGO veut que ce soient les travailleuses et les travailleurs qui racontent leur histoire… WIEGO recueille nos témoignages auprès des affiliés, les compile et les transmet au Groupe. De notre côté, nous recevons et échangeons des informations et nous assurons la liaison avec d’autres organisations. »

Photo by Jennifer N Fish.

Des outils pour agir sur le terrain

WIEGO travaille aux côtés des organisations de travailleuse·eur·s pour que les acquis de la CIT soient mis en œuvre aux niveaux local et national.

S’agissant de la C189, Pamhidzai Bamu – coordinatrice du programme Droit de WIEGO pour l’Afrique – explique que WIEGO entendait faire en sorte que la convention ne reste pas lettre morte.

En collaboration avec Vicky Kanyoka – coordinatrice régionale de la FITD pour l’Afrique –, Pamhidzai Bamu a élaboré une boîte à outils qui a transformé un accord technique en un support accessible et compréhensible, dans lequel les travailleuses peuvent se reconnaître.

« C’est un instrument vivant, qui doit se traduire par des protections concrètes, des conditions de travail décentes concrètes, des améliorations concrètes pour les travailleuses », affirme-t-elle.

« Donner vie à cet instrument, c’est une question de pouvoir d’agir, d’appropriation, d’implication et de participation des travailleuses. »

Selon Vicky Kanyoka, la boîte à outils s’est révélée utile pour les travailleuses comme pour les organisations partenaires :

« Nous avons appris à nous en servir, au lieu de la laisser dormir dans un tiroir. »

Des membres de l’équipe de WIEGO en Afrique du Sud lors d’une table ronde aux côtés de Charles Parkerson – alors directeur du développement économique de l’Association des collectivités locales d’Afrique du Sud (SALGA) – et de Nohra Padilla – leader de l’Asociación Nacional de Recicladores de Colombia. Cette table ronde réunissait des fonctionnaires chargé·e·s de la mise en œuvre de la R204 en Afrique du Sud. Crédit photo : Jonathan Torgovnik.

Travailler avec les autorités locales et nationales pour appliquer les normes du travail

Lorsque le gouvernement sud-africain a engagé la mise en œuvre de la R204 – la recommandation sur la transition de l’économie informelle vers l’économie formelle –, il a d’abord exclu les travailleuse·eur·s de l’informel.

Il aura fallu deux ans d’organisation et de plaidoyer pour qu’elles et ils finissent par y être associé·e·s.

En 2016, des syndicats et des organisations représentant les travailleuse·eur·s de l’informel ont tenu un atelier avec le soutien de l’OIT. Animé par WIEGO, cet atelier visait à leur permettre de mieux comprendre la R204. À cette occasion, les participant·e·s ont décidé de créer leur propre groupe de travail chargé de veiller à sa mise en œuvre.

L’année suivante, l’OIT a organisé un atelier national tripartite élargi sur la mise en œuvre de la R204, au cours duquel le gouvernement a réparé son oubli : les travailleuse·eur·s de l’informel ont ainsi intégré l’Équipe spéciale nationale sur la R204.

Des délégué·e·s célèbrent l’adoption de la convention sur l’élimination de la violence et du harcèlement dans le monde du travail (C190). Crédit photo : Jean-Pierre Pouteau.

« Nous avons soulevé des montagnes »

Au fil des ans, WIEGO n’a jamais relâché son engagement à la CIT : de l’envoi de petites délégations non officielles à sa reconnaissance comme ONG observatrice officielle en 2009, statut qui lui a ouvert l’accès à l’appui de l’OIT et a conféré à ses délégations un droit de parole limité.

Les réseaux de travailleuse·eur·s ont eux aussi gagné beaucoup de terrain. Autrefois non représentés par les délégations syndicales – et donc tenus à l’écart des débats –, StreetNet International, HomeNet International et l’Alliance internationale des récupérateurs sont aujourd’hui admis comme organisations observatrices au sein du Groupe des travailleurs. La Fédération internationale des travailleuses domestiques, pour sa part, est reconnue comme fédération syndicale internationale.

Karin Pape – ancienne directrice adjointe du Programme d’organisation et de représentation de WIEGO – a accompagné les travailleuses domestiques dans leur combat historique pour obtenir leur propre convention de l’OIT.

« Si je compare la CIT de 2002 à celle d’aujourd’hui, nous avons soulevé des montagnes », affirme-t-elle.

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