Pour comprendre comment les lois s'appliquent dans la vie quotidienne des travailleuse·eur·s — et non seulement ce qu'elles disent sur le papier —, l'équipe de Droit de WIEGO a décidé de mettre les travailleuse·eur·s aux commandes de la recherche.
Les vendeuse·eur·s de rue et les récupératrice·eur·s de matériaux font partie intégrante de la vie urbaine ; pourtant, les autorités locales peuvent entraver leur accès à l'espace public dont ils·elles dépendent pour gagner leur vie. Le Projet de justice administrative et la R204 de WIEGO accompagne les travailleuse·eur·s pour faire face aux abus et exiger que les autorités locales rendent compte de leurs actions et décisions. La première phase du projet s'est déroulée en Afrique du Sud, au Sénégal, au Ghana et au Mexique, et la deuxième au Zimbabwe et au Brésil.
Le projet renforce le pouvoir d’agir des travailleuse·eur·s à travers la connaissance et l'utilisation d'instruments juridiques clés : la justice administrative et la Recommandation 204 de l'OIT. La justice administrative régit la manière dont les autorités exercent leur pouvoir, en exigeant qu'elles agissent conformément à la loi, de manière raisonnable et selon des procédures équitables. La Recommandation 204 de l'OIT, quant à elle, établit le cadre d'une transition de l'économie informelle vers l'économie formelle fondée sur les droits.
Malgré cela, l'application pratique de ces instruments varie selon les contextes et est façonnée par les traditions juridiques, les structures de gouvernance locale et la culture institutionnelle. Ainsi, la manière dont les travailleuse·eur·s peuvent exiger que les autorités rendent compte de leurs actes diffère d'un système juridique à l'autre, ce qui implique d'explorer des voies efficaces pour résoudre les conflits et négocier. Pour concevoir des outils adaptés au soutien des travailleuse·eur·s, notre équipe leur a posé des questions sur les violations de droits qu'elles·ils rencontrent et sur leur relation avec la loi et les autorités. La sensibilité au contexte transforme ce qui peut être un labyrinthe juridique intimidant en leviers d'influence concrets.
C'est pourquoi l'équipe a adopté l'approche d'ancrage en profondeur dans sa recherche. L'ancrage en profondeur place au centre l'expérience vécue et la construction de relations de confiance à long terme. Cela contribue à créer des voies de changement plus durables, à adapter les stratégies de plaidoyer et à renforcer le mouvement en fonction des réalités locales.
WIEGO a intégré la participation des travailleuse·eur·s et privilégié les relations collaboratives à chaque étape de la recherche, depuis la définition des objectifs jusqu'à la collecte des données. Voici 5 leçons sur la façon dont la recherche participative peut servir d'outil pour l'autonomisation juridique des travailleuse·eur·s et renforcer leur capacité d'analyse critique.
Leçon 1 : La recherche permet une contextualisation multidimensionnelle
Consciente·e·s de l'influence considérable de la gouvernance locale sur la justice administrative, nous avons examiné de multiples facteurs : le cadre juridique, les défis quotidiens qui affectent la capacité de travail des travailleuse·eur·s, les dynamiques de pouvoir réelles sur le terrain et le regard des travailleuse·eur·s sur la loi et ses effets concrets.
En pratique, cela a consisté à cartographier les réglementations locales et les institutions de gouvernance urbaine. L'équipe s'est ensuite proposé d'aller plus loin en problématisant collectivement le pouvoir : qui le détient en pratique et comment s'exerce-t-il réellement ?
Ainsi, les travailleuse·eur·s ont choisi les thématiques d'action prioritaires et se sont servi·e·s de la justice administrative comme outil dans leur propre stratégie de plaidoyer.
Leçon 2 : La conception itérative de la recherche renforce les objectifs orientés vers l'action
Plutôt que de suivre un plan de recherche rigide, le Projet de justice administrative a adopté une approche itérative, où les travailleuse·eur·s ont joué le rôle de co-chercheuse·eur·s. Cela a impliqué que le projet évolue selon les priorités des travailleuse·eur·s plutôt que de s'appuyer sur des a priori.
Les visites initiales de terrain ont orienté la recherche vers les cadres juridiques et la gouvernance urbaine. Leurs résultats ont guidé la conception des enquêtes auprès des vendeuse·eur·s de rue et des entretiens menés avec les autorités locales et des informatrice·eur·s clés. Par la suite, lors de groupes de discussion de suivi, les travailleuse·eur·s ont examiné en profondeur les résultats critiques issus des données collectées.
Le projet a adopté une approche centrée sur les travailleuse·eur·s : elles·ils ont influencé la conception des outils de recherche, participé à des séances de réflexion sur le projet pilote et révisé les instruments en fonction des résultats obtenus. Cela a facilité les boucles de rétroaction entre chercheuse·eur·s et travailleuse·eur·s et a garanti que la recherche reste ancrée dans la pratique. Cette approche a jeté les bases pour que les travailleuse·eur·s acquièrent une expérience pratique de la recherche et la mettent au service de l'action collective.
Leçon 3 : L'accès discursif construit un socle commun et favorise l'appropriation des savoirs
Un aspect clé de la recherche participative est la valorisation et la traduction des savoirs. En établissant un langage commun intégrant les savoirs juridiques, stratégiques et expérientiels, le projet a réussi à rapprocher les différentes approches et à favoriser une appropriation collective des savoirs.
La traduction du langage juridique est un processus intensif qui exige autant de rigueur que d'accessibilité. L'accès discursif favorise une participation réelle, construit de la confiance et se forge grâce à un langage partagé, ce qui permet aux travailleuse·eur·s et aux chercheuse·eur·s d'explorer des concepts juridiques complexes sur un pied d'égalité.
Cela a consisté à faire tomber les barrières entre « spécialistes » et travailleuse·eur·s, à travers des formations axées sur l’apprentissage mutuel. D'abord, nous avons rendu accessible l'information sur les structures de gouvernance locale et les cadres juridiques. Ensuite, lors des groupes de discussion, les travailleuse·eur·s ont mené une tournée des affiches autour des lois affectant leur travail. Elles·ils y ont collé des notes avec leurs réactions, en indiquant si leur expérience quotidienne correspondait ou non à ce que disaient les affiches. Ce processus a permis aux travailleuse·eur·s de s'assurer que les rapports reflètent fidèlement leurs réalités et d'identifier les thématiques prioritaires pour le renforcement des capacités.
Les travailleuse·eur·s ont commencé à s'approprier la recherche et à s'y référer comme « notre recherche », transformant leur condition de participant·e·s en co-chercheuse·eur·s.
Leçon 4 : La recherche participative catalyse le renforcement du mouvement
En se formant aux méthodes de recherche et en co-dirigeant leur mise en œuvre, les travailleuse·eur·s ont fait de la recherche un catalyseur pour le renforcement du mouvement.
Les leaders des travailleuse·eur·s ont mené des enquêtes et co-dirigé des groupes de discussion. Ainsi, le processus de collecte de données est devenu un vecteur pour approfondir le lien avec leurs bases, recruter de nouveaux membres et aborder les complexités organisationnelles de manière constructive.
À Plumtree (Zimbabwe), la Chambre des associations de l'économie informelle du Zimbabwe (ZCIEA) a resserré les liens avec sa base et recruté plus de 140 nouveaux membres grâce à la mobilisation autour des enquêtes. À Karoi (Zimbabwe), la ZCIEA a mis à profit les principes de la justice administrative pour résister aux expulsions de vendeuse·eur·s de rue de la ville. À São Paulo (Brésil), les leaders du Syndicat national des vendeurs ambulants et commerçants du Brésil (UNICAB) se sont concentré·e·s sur les menaces concrètes auxquelles faisaient face les vendeuse·eur·s, comme les expulsions et la violence policière, tout en tissant des liens de solidarité entre différents territoires.
Leçon 5 : L'ancrage en profondeur renforce la compréhension critique et l'utilisation du droit pour générer un impact
L'engagement du projet envers la recherche participative impliquait de renforcer les capacités des organisations comme moyen pour combattre l'injustice.
La ZCIEA a utilisé les résultats de la recherche pour présenter des demandes concrètes concernant la vente de rue aux autorités locales de Karoi, tout en travaillant activement sur une stratégie de plaidoyer pour adapter les nouveaux règlements municipaux de Plumtree aux besoins des travailleuse·eur·s. Au Brésil, l'UNICAB travaille en étroite collaboration avec des membres du conseil de la ville pour constituer un front parlementaire municipal, qui soumettra des demandes fondées sur les données issues de la recherche.
Investir dans les compétences et les savoirs des travailleuse·eur·s a renforcé leur compréhension critique du droit et les a outillée·s pour présenter des demandes fondées sur des données probantes aux autorités locales et pour s'engager avec le pouvoir selon leurs propres termes.
Dans des contextes où les politiques sont hostiles ou restrictives, les mécanismes de plaidoyer classiques se réduisent souvent pour les travailleuse·eur·s et leurs organisations de base. Cependant, notre expérience démontre que la recherche participative offre une alternative fondée sur l'ancrage en profondeur, la construction de relations et la production de savoirs portée par les travailleuse·eur·s. Cela transforme radicalement le paradigme quant à qui détient le savoir, qui oriente la recherche et qui exige la redevabilité. Le droit devient à la fois bouclier et épée des travailleuse·eur·s lorsqu'elles·ils peuvent s’en approprier et comprendre de manière critique comment l’appliquer.