Ne pas nuire aux travailleuse·eur·s : pourquoi le harcèlement des travailleuse·eur·s de l’informel nuit à la santé publique et à la reprise économique

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Operation against street vendors in Lima. Photo: César Takeuchi
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Jenna Harvey, with Focal Cities team

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À l'ombre de la pandémie de la COVID-19 à Mexico, près de six mois de restrictions, une demande au plus bas et le manque d’aide ont poussé les vendeuse·eur·s de rue à tricycle dans une crise économique aiguë. Dans ce contexte, une autorité de la ville a décidé de donner la priorité à la confiscation du principal moyen de subsistance de ces travailleuse·eur·s. Le 16 août, un fonctionnaire du riche district de Miguel Hidalgo à Mexico a partagé une photo de 140 tricycles confisqués, empilés de façon désordonnée dans un entrepôt du gouvernement – la plupart portant encore les corbeilles à pain des vendeuse·eur·s, des glacières et d'autres biens –. Il a annoncé que les tricycles avaient été saisis des vendeuse·eur·s qui ne pouvaient pas présenter d'autorisation de vente afin de « prévenir le risque sanitaire » et comme mesure de « protection civile » pour le public. Il a ajouté que les tricycles seraient bientôt détruits.

confiscated tricycles Mexico City
La photo des tricycles confisqués est partagée par Hegel Cortés Miranda, un fonctionnaire de la municipalité de Miguel Hidalgo à Mexico. Il a annoncé sur Twitter : « Lors de la visite de l'entrepôt "Vía Publica", 140 tricycles confisqués ont été enregistrés, ils ont été saisis dans les quartiers #Polanco et #Granadas et seront détruits par la suite. »

Environ au même moment, à Accra, au Ghana, les personnes récupératrices de matériaux du site d’enfouissement de Kpone voyaient comment les bulldozers envoyés par le gouvernement détruisaient méthodiquement leur ancien site de travail. Les espaces communautaires où elles avaient passé des années à s'organiser et à se former et où elles avaient tenu leurs premières élections en tant qu'association, ont disparu en un instant. Cette démolition fait partie d'un projet plus vaste de démantèlement du site d’enfouissement de Kpone, qui déplacera définitivement des centaines de récupératrice·eur·s qui gagnent leur vie en extrayant des matériaux recyclables de ce site et en les vendant à des acheteuse·eur·s sur place – un service environnemental essentiel mais sous-estimé –.

Kpone Landfill Association in Accra, Ghana
Johnson Doe, leader des personnes récupératrices de matériaux, rencontre les membres de l’Association du site d’enfouissement de Kpone pour élaborer une stratégie de réponse au démantèlement du site de Kpone par le gouvernement sans consultation préalable. Elles se donnent rendez-vous sur un site de réunion temporaire construit après la destruction de leur espace communautaire de longue date. Crédit photo : Karim Saagbul

Les gouvernements violent la loi avec les déplacements et la dépossession

De nombreux gouvernements ont justifié la violence contre les travailleuse·eur·s de l’informel pendant la pandémie comme étant nécessaire pour faire respecter les mesures de santé publique et pour prévenir la propagation du virus. Ces arguments s'inscrivent dans une longue histoire d'utilisation de la santé publique et de l'assainissement comme prétexte pour le déplacement et la répression des personnes démunies. Ce récit va de pair avec de fausses suppositions sur les personnes travailleuses de l’informel, selon lesquelles elles opèrent « en dehors de la loi » et par des moyens qui enlèvent plutôt que d'ajouter de la valeur à l'économie et à la société.

Les cas de Mexico et d'Accra montrent que c'est l’exact opposé qui est vrai. En confisquant aux vendeuse·eur·s leur seul moyen de subsistance et en les déplaçant de leur lieu de travail établi, l'État exerce en fait une forme de vol. La saisie des tricycles des vendeuse·eur·s est en violation directe du Règlement pour les travailleuse·eur·s non salarié·e·s de Mexico (article 54), qui stipule que les municipalités ne peuvent pas priver les vendeuse·eur·s à tricycles et autres travailleuse·eur·s non salarié·e·s, (la catégorie légale pour les vendeuse·eur·s à tricycle et autres travailleuse·eur·s dans l'espace public) de leurs instruments de travail. L'action est également en conflit avec le principe du droit à la ville, établi dans la constitution de Mexico.

À Accra, le mouvement du gouvernement de mettre hors service le site d’enfouissement de Kpone pourrait être en violation de la loi ghanéenne. La procédure appropriée pour la fermeture du site d'enfouissement aurait inclus une évaluation complète de l’impact sur les moyens de subsistance des travailleuse·eur·s comme première étape, y compris un dialogue avec les récupératrice·eur·s de matériaux sur un plan de restauration de leurs moyens de subsistance et une assistance transitoire pour prévenir les dommages causés par la clôture.

Les travailleuse·eur·s de l’informel demandent aux gouvernements de cesser d'infliger des préjudices et d'entamer un dialogue

mobile vendors Mexico City
Après la confiscation, les vendeuse·eur·s ambulant·e·s et leurs alliés se sont réuni·e·s pour défendre le droit de travailler dans l'espace public. Crédit photo : El Universal (capture d’écran de la vidéo)

Alors que la pression de l'opinion publique augmentait et que les défenseuse·eur·s de la cause déposaient une plainte pénale contre le gouvernement de Mexico pour vol, la municipalité a changé de cap : elle s'est engagée à rendre les tricycles à leurs propriétaires légitimes plutôt que de les envoyer à la destruction. Mais les personnes travailleuses non salariées de l’informel (catégorie qui comprend les vendeuses à tricycles) de Mexico veulent plus qu'une simple annulation de la confiscation : elles veulent des réglementations adéquates qui favorisent et protègent leurs moyens de subsistance, élaborées avec leur participation et qui puissent être respectées aussi bien par les travailleuse·eur·s que par les autorités.

L'année dernière, un groupe de personnes travailleuses non salariées soutenues par WIEGO a mis en avant une telle proposition (en espagnol), prévoyant la révision du règlement sur le travail non salarié, que le gouvernement est tenu d'entreprendre en vertu de la constitution de la ville. Le gouvernement n'a toujours pas mené d'action pour réviser la réglementation ou engager un dialogue avec les travailleuse·eur·s à ce sujet.

bulldozers at Kpone Landfill in Accra, Ghana
Des bulldozers sur le site d’enfouissement de Kpone, dont l'accès est désormais interdit aux récupératrice·eur·s de matériaux. Crédit photo : Karim Saagbul

Sur le site d’enfouissement de Kpone, les personnes récupératrices ne contestent pas que le site présente un risque pour la santé environnementale. En fait, elles réclament des mesures de protection de la santé et de la sécurité au travail depuis des années. C'est pourquoi l’Association des récupératrice·eur·s du site d’enfouissement de Kpone étudie de manière proactive des alternatives de moyens de subsistance et est prête à négocier avec le gouvernement un plan de restauration des moyens de subsistance et une transition hors de la décharge – elle a déjà une proposition en cours d'élaboration –. Pourtant, au lieu d'inviter les leaders des travailleuse·eur·s qualifié·e·s à discuter des possibilités de prévention des risques et de bénéfices mutuels, le gouvernement procède à leur déplacement.

Comme le montrent ces cas, les personnes travailleuses de l’informel ne mènent pas d'activités illégales et ne contournent pas les réglementations. Elles ne sont pas non plus opposées à des négociations formelles – elles les accueilleraient volontiers –. En fait, elles ont déjà préparé des propositions pour le moment où leurs gouvernements seront prêts à sortir de l'ombre et à s'asseoir à la table des discussions.

Exploiter le potentiel de l'économie informelle pour promouvoir la santé publique et la reprise économique

Alors que les pays se sont enfermés dans les premiers stades de la pandémie de la COVID-19, l'économie informelle a fait l'objet d'une attention sans précédent – les gouvernements, les universitaires, les journalistes et d'autres se demandant « que faut-il faire ? » –. Le dilemme de savoir ce qu'il faut faire pour protéger les travailleuse·eur·s qui ne bénéficient généralement pas de protections juridiques et sociales, d'économies et ne peuvent pas travailler à domicile a suscité un vaste débat et a exposé des inégalités structurelles de longue date. Cependant, comme l'ont souligné les réseaux de travailleuse·eur·s de l’informel dans les différentes régions, la réponse à ce qui devrait être fait doit commencer par un engagement à ne pas nuire aux travailleuse·eur·s – pour simplement mettre fin au harcèlement approuvé par l'État, aux déplacements, aux confiscations et à la violence qui ont historiquement érodé les revenus et la sécurité des travailleuse·eur·s de l’informel, et qui, pendant la crise, peuvent représenter une question de vie ou de mort –.

Il est clair que les arguments sur le fait que les personnes travailleuses de l’informel opèrent dans l'illégalité ou génèrent des risques pour la santé publique ne sont pas fondés. Bien au contraire, avec un soutien et des protections appropriés, elles ont un énorme potentiel pour promouvoir la santé publique et la reprise économique pendant la crise de la COVID-19 et au-delà.

Les vendeuse·eur·s de rue de Mexico fournissent de la nourriture à un prix abordable, dans des endroits en plein air, aux populations souffrant d'insécurité alimentaire. Les récupératrice·eur·s de matériaux à Accra fournissent des services de recyclage à un moment où les chaînes de valeur du recyclage ont pris un coup. Il s'agit de services essentiels qui pourraient être renforcés par l'inclusion dans les systèmes existants d'alimentation et de déchets à des conditions favorables – par un accès sécurisé à l'espace public, la fourniture de protections adéquates sur le lieu de travail, des contrats formels pour la collecte des déchets, etc –. La crise offre l'occasion de réimaginer ces systèmes et de les rendre plus équitables.

« Venir à la table des discussions » pour examiner les propositions des travailleuse·eur·s de l’informel n'est donc pas seulement une question de justice, mais aussi une opportunité pour les gouvernements et les travailleuse·eur·s de trouver des solutions mutuellement bénéfiques à un moment où celles-ci sont rares.

Crédit photo principale : César Takeuchi

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