Les travailleuse·eur·s de l’informel en Asie du Sud-Est : démuni·e·s de ressources mais pourvu·e·s de capacités

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A motorcycle taxi driver waits for customers in Bangkok
Published Date
Par
Rosalia Sciortino

Les travailleuse·eur·s de l’informel dominent le marché du travail de la région, tant dans les zones urbaines que rurales. Plus de la moitié de la population active de la plupart des pays d’Asie du Sud-Est gagne sa vie dans le secteur informel, cette proportion dépassant 80 % au Cambodge et au Myanmar. Les exceptions sont Singapour, Brunei et la Malaisie, où l’emploi formel domine. Qu’elles·ils soient vendeuse·eur·s de rue, travailleuse·eur·s du bâtiment ou de l’agriculture, récupératrice·eur·s de matériaux, travailleuse·eur·s à domicile, travailleuses domestiques, conductrice·eur·s ou, de plus en plus, travailleuse·eur·s de la « gig economy » ou économie à la tâche, leur contribution aux économies nationales est cruciale. Pourtant, les gouvernements de la région reconnaissent à peine leur valeur, comme le montre le peu d’attention qu’ils leur ont accordée dans leurs réponses à la COVID-19.

Une analyse documentaire réalisée dans le cadre du projet Khon Thai 4.0 – qui s’inscrit dans le projet de ville intelligente du gouvernement thaïlandais inspiré des enseignements provenant d’autres pays de la région – a révélé que les gouvernements d’Asie du Sud-Est ont adopté une approche à court terme visant à remédier uniquement aux conséquences socio-économiques les plus immédiates de la pandémie. Leur réponse a consisté en des plans de reprise pour soutenir l’économie et, à plus petite échelle, en des mesures de protection sociale pour protéger quelque peu les personnes les plus démunies. Pour en accélérer la mise en œuvre, ces mesures ont utilisé et exploité les systèmes préexistants, généralement dominés par les régimes d’assurance sociale, tels que les pensions, les caisses de sécurité sociale, les prestations de chômage et l’assurance-santé : des régimes qui donnent la préférence aux salarié·e·s du secteur formel. En revanche, les régimes d’assistance sociale destinés aux personnes démunies, tels que l’assistance sociale, les transferts en espèces ou en nature et l’assistance en matière de santé et d’invalidité, se sont avérés insuffisants pour faire face à une pandémie prolongée, en particulier dans les pays qui disposent de peu de ressources ou qui dépendent des bailleurs de fonds pour leurs efforts de secours.

Les travailleuse·eur·s de l’informel sans contrat stable sont « invisibles » dans les systèmes gouvernementaux : elles·ils ne sont pas reconnu·e·s par la loi et ne peuvent pas s’inscrire aux programmes officiels. De plus, puisqu’elles·ils ne sont pas couvert·e·s par les régimes d’assurance sociale, mais n’étant pas non plus considéré·e·s comme suffisamment « pauvres » pour avoir droit à l’assistance sociale, elles·ils sont radié·e·s de tout régime. La réponse tardive des pouvoirs publics, qui prend souvent la forme d’une assistance sociale en espèces, s’est heurtée à des données d’enregistrement peu fiables, à des règles bureaucratiques, à des problèmes de communication et, dans certains cas, à la corruption. Les plaintes ont été nombreuses parmi les bénéficiaires éligibles qui n’ont pas pu recevoir leur droit, tandis que celles·ceux qui l’ont reçu ont été déçu·e·s par l’insuffisance de l’aide.

Ne pouvant pas travailler à cause des mesures visant à contenir la pandémie ou de la diminution des opportunités, les travailleuse·eur·s de l’informel de toute la région –dont nombre de femmes– ont perdu leurs moyens de subsistance sans recevoir aucune compensation ni aucune aide de la sécurité sociale. Quant aux personnes qui ont pu travailler à temps partiel lorsque les règles visant à contenir la pandémie le permettaient, leurs revenus n’étaient plus suffisants pour acheter de la nourriture et subvenir aux besoins de leur famille en matière de santé. Même si ces travailleuse·eur·s étaient reconnu·e·s comme « essentiel·le·s », le cas des livreuse·eur·s dans la florissante économie à la tâche, il existe un vide en matière de soutien. Laissé·e·s pour compte, les travailleuse·eur·s de l’informel restent exposé·e·s à un risque élevé d’infection, d’endettement et de pauvreté. Au Cambodge, une enquête du PNUD réalisée fin 2020 a révélé que le pessimisme et l’angoisse régnaient parmi les travailleuse·eur·s de l’informel, des sentiments similaires ayant été repris dans les pays voisins.

Malgré la rhétorique accablante des Objectifs de développement durable (ODD) visant à « ne laisser personne pour compte », la pandémie montre que les systèmes de protection sociale en Asie du Sud-Est ne sont pas adaptés aux besoins des travailleuse·eur·s de l’informel et d’autres groupes vulnérables. Sachant que la COVID-19 durera plus longtemps que prévu, il est impératif de mieux protéger une partie de la population active aussi nombreuse. Bien que les gouvernements continuent d’ignorer leur détresse, tout en s’inquiétant de la perturbation des fondamentaux macroéconomiques et de la réduction des budgets publics, les travailleuse·eur·s de l’informel ne restent pas les bras croisés.

Dans toute la région, les travailleuse·eur·s de l’informel s’organisent et agissent pour se soutenir mutuellement pendant la crise, tout en cherchant à assurer un avenir plus équitable et plus protégé. Leurs efforts d’entraide et leur sens du bénévolat ont aidé d’autres travailleuse·eur·s de l’informel à faire face aux infections et aux décès dus à la COVID-19, ainsi qu’à accéder aux vaccins. Pour rendre visible leur détresse, les travailleuse·eur·s dans les plateformes des industries créatives à Singapour, en Malaisie et dans d’autres pays ont lancé la campagne « I Lost My Gig » [J’ai perdu mon job] afin de recueillir des données de façon publique sur la perte d’emploi et de revenu et de fournir des ressources pour un soutien financier. Les coopératives de travailleuse·eur·s de l’informel de Tangerang, dans la province de Banten en Indonésie, ont aidé leurs membres à surmonter les obstacles bureaucratiques et faire une demande d’aide du gouvernement ; elles ont plaidé auprès des ministères concernés pour que ceux-ci distribuent des masques et des équipements de protection individuelle ; elles ont obtenu également un allègement des prêts et des dettes pour les membres qui ont vu leurs revenus disparaître. En Thaïlande, des réseaux de groupes de travailleuse·eur·s de l’informel ont uni leurs forces pour lever des fonds afin de soutenir leurs membres, tout en produisant une vidéo pour aider les travailleuse·eur·s de l’informel à s’orienter dans le processus d’accès à l’aide gouvernementale et en plaidant auprès du ministère du Travail pour obtenir des mesures plus généreuses. L’Association pour la démocratie indépendante de l’économie informelle (IDEA) – un groupe de conductrice·eur·s de « tuk-tuk » [vélo-taxis], taxis et motos-taxis, de vendeuse·eur·s de rue et de travailleuse·eur·s de petits restaurants au Cambodge, créé en 2005 pour promouvoir et protéger les droits des travailleuse·eur·s de l’informel – fait découvrir les difficultés que ses membres rencontrent comme conséquence directe de la pandémie et demande l’accès aux mêmes avantages que ceux accordés aux travailleuse·eur·s salarié·e·s.

Pour s’assurer que leurs membres ne restent pas sans protection, les organisations de travailleuse·eur·s de l’informel utilisent leur expérience issue de la COVID-19 pour plaider en faveur de réformes juridiques et institutionnelles. Elles affirment que les gouvernements doivent enfin reconnaître l’existence, l’ampleur, la pertinence et la permanence des travailleuse·eur·s de l’informel et réformer les systèmes réglementaires existants pour y intégrer pleinement leur activité et leurs besoins, car l’objectif limité de faire passer les travailleuse·eur·s de l’informel à un emploi régulier, formel, ne répond pas à la dynamique du marché du travail de la région. HomeNet de l’Asie du Sud-Est, un réseau régional d’organisations de travailleuse·eur·s de l’informel, examine actuellement les prestations de protection sociale à l’échelle nationale, adressées à ces travailleuse·eur·s, et de les comparer à celles adressées aux personnes salariées et aux personnes démunies. Sur la base des données obtenues, un plan d’action commun est en cours de formulation pour plaider en faveur de la couverture sanitaire et de la sécurité sociale universelles, ainsi que pour l’inclusion des travailleuse·eur·s de l’informel dans des programmes gouvernementaux pour le développement des compétences et autres dans toute la région. Grâce à cette initiative et à d’autres, les travailleuse·eur·s de l’informel transforment leur activisme, né de la détresse, en une quête inventive d’un nouveau contrat social qui assure la protection et un emploi décent pour toutes et tous.

* La Dre Rosalia Sciortino a été engagée par le programme de Protection Sociale de WIEGO pour écrire cet article, initialement publié dans le Jakarta Post, dans le cadre du travail de WIEGO sur la couverture sanitaire universelle dans la région de l’Asie du Sud-Est. La Dre Sciortino est professeure agrégée à l’Institut de recherche démographique et sociale de l’Université Mahidol et fondatrice et directrice de SEA Junction, un espace public d’interaction et d’apprentissage croisé à propos de l’Asie du Sud-Est. Les opinions ici exprimées sont celles de l’auteure.


Légende : Un chauffeur de moto-taxi attend ses client·e·s à Bangkok. Photo : Pattarapon Virat
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