Les récupératrice·eur·s de Mbeubeuss fondent une coopérative — le Sénégal saura-t-il les inclure dans le plan de gestion des déchets ?

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Malika, one of Dakar’s 19 communes d’arrondissement (administrative divisions), on 10 December 2021.
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Maguette Diop

C’est avec une grande réussite que vendredi 20 décembre 2021, les récupératrices·eur·s de la décharge publique de Mbeubeuss ont mis en place leur nouvelle société coopérative « Bokk Diom », en partenariat avec le Bureau International du Travail (BIT). Cette initiative reflète leur tentative d’intégrer le nouveau modèle de gestion des déchets proposé par l’État qui risque de les exclure, à un moment où elles·ils souffrent toujours des conséquences de la pandémie. Le gouvernement a prévu non seulement de fermer la décharge où ces travailleuse·eur·s opéraient, mais a annoncé l’intention de privatiser la gestion des déchets en faisant de l'Unité de Coordination de la Gestion des Déchets Solides (UCG) —le bras technique de l’État depuis 2015 au niveau national— une société anonyme.


Du changement dans la politique publique de gestion des déchets

Le programme national « Zéro Déchet » prévoit, entre autres mesures prioritaires, la fermeture de la décharge publique de Mbeubeuss. Il est accompagné d’un projet de résorption géré par le Projet de promotion de la gestion des déchets et de l’économie des déchets solides au Sénégal (PROMOGED), qui, malgré de nombreuses déclarations officielles prometteuses, sous-estime la fonction fondamentale du travail des récupératrice·eur·s de la décharge de Mbeubeuss à Dakar, et met en péril leur survie.

La proposition gouvernementale de fermer progressivement la décharge s'articule autour d’un plan de restauration des moyens de subsistance des récupératrice·eur·s, en proposant soit une réinsertion dans la filière, soit une indemnisation, soit une formation et un financement pour se réinsérer dans une autre filière. Mais ce plan échoue car il ne prend pas compte de l’expertise et l’expérience que les travailleuse·eur·s de l’informel ont acquises avec le temps.

À Dakar, l’urbanisation non contrôlée aggrave la pauvreté et affaiblit le système de collecte et traitement des déchets. Du fait de l'énorme production quotidienne de déchets et de la mauvaise accessibilité de certaines zones, le secteur formel, incarné par l’UCG, ne peut gérer cette tâche seul.

Une recherche exploratoire en cours dans le cadre du projet WIEGO de réduction des déchets dans les villes côtières montre que la gestion des déchets requiert la multipolarité des acteurs pour plus d’efficacité. Les récupératrice·eur·s jouent un rôle environnemental et social essentiel grâce au tri et au recyclage ; et pourtant, elles·ils ne bénéficient jusque-là ni de reconnaissance institutionnelle, ni d’accompagnement dans l’exercice de leur activité.

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La création de la coopérative

L’association des récupératrice·eur·s de Mbeubeuss a stratégiquement créé une société coopérative afin de valoriser leur travail jusque-là invisible, et d'être pris·es en compte dans le plan national. La coopérative a requis des efforts importants de la part des récupératrice·eur·s, les forçant à transformer leur pratiques traditionnellement individualistes en pratique collective.

La Société coopérative des Récupérateurs de déchets solides de Mbeubeuss – Bokk Diom est une coopérative dont les membres sont établis au Sénégal. Elle offre tous les services en amont et en aval de la récupération des déchets solides, de la transformation à la commercialisation des produits issus de la récupération. Au moment de sa création, la coopérative comptait 557 membres inscrits. La carte de l'association est nécessaire pour adhérer à la coopérative.

Tabaski Ndiaye, membre de Bokk Diom, explique ainsi : « La coopérative permet de nous mettre à niveau et d’utiliser tous nos apprentissages acquis avec nos partenaires techniques comme WIEGO et notre expérience dans le secteur, pour nous imposer dans les cercles de décision qui impactent notre travail ».

Déjà bien longtemps avant que la décharge de Mbeubeuss ne soit vouée à la fermeture, les récupératrice·eur·s en activité dans la décharge étaient confronté·e·s à un difficile accès aux matériaux de qualité, souvent détournés par les charretiers, les récupératrice·eur·s de rue et les camions de collecte de l’UCG, selon l’étude d’impact récente menée par WIEGO en 2021 avec les récupératrice·eur·s.

« La coopérative permet de nous mettre à niveau et d’utiliser tous nos apprentissages acquis avec nos partenaires techniques comme WIEGO et notre expérience dans le secteur, pour nous imposer dans les cercles de décision qui impactent notre travail »

Ces conditions difficiles ont été aggravées avec l’arrivée de nouveaux chercheuse·eur·s d’emploi, réduisant de fait considérablement les revenus des récupérateur·trice·s plus ancien·ne·s. Sur un échantillon indicatif des récupératrice·eur·s membres de Bokk Diom, 67 % des répondant·e·s ont déclaré qu'il est maintenant plus difficile d'accéder aux déchets par rapport à mi-2020, selon la même étude.


La vulnérabilité et précarité des femmes récupératrices de déchets

Ces travailleuses sont soumises à des conditions de travail extrêmement difficiles, supportables grâce à la solidarité traditionnelle et collective. Le travail reste individualisé, mais la solidarité s’exprime à travers des dons en cas de grande pauvreté, de mort ou d’accident, ou sous forme de prêt, ou encore de tutorat afin d’aider les travailleuses les plus vulnérables à s’élever dans le métier. Les femmes organisent des « tontines » (des formes informelles d'épargne et de prêt) pour investir dans d’autres activités et accroître leurs revenus.

« J’ai pu économiser de l’argent pour acheter un réfrigérateur me permettant de vendre de l’eau et des glaces à mon domicile. Cette nouvelle ressource participe beaucoup dans l’équilibre de mes dépenses mensuelles (location, alimentaires, éducation des enfants, électricité et eau) », raconte Mme Ballo, une récupératrice d’une dizaine d'années d’expérience, membre de la coopérative.

Les femmes sont confrontées à des difficultés financières bien plus grandes que leurs collègues récupérateurs. D’après l’étude sur les récupératrice·eur·s de déchets en relation avec le système formel de gestion (WIEGO 2020), un tiers des récupératrice·eur·s de Mbeubeuss gagnent en-deçà du salaire mensuel minimum de base (fixé à 52 500 francs CFA) ; plus de la moitié d’entre eux sont des femmes. Seules 20 % des femmes disposent d’un revenu supérieur à 100 000 francs CFA, alors que ce pourcentage est de 25 % chez les hommes. Elles ne bénéficient pas de retraite et ont une faible possibilité d’ascension sociale à cause l’absence de politique de professionnalisation dans la chaîne de collecte et de valorisation des déchets.

Souvent veuves, divorcées ou mariées sans emploi fixe et/ou à la retraite, les femmes ont été les fers de lance de la mise en place de la coopérative.

« J’ai pu économiser de l’argent pour acheter un réfrigérateur me permettant de vendre de l’eau et des glaces à mon domicile. Cette nouvelle ressource participe beaucoup dans l’équilibre de mes dépenses mensuelles (location, alimentaires, éducation des enfants, électricité et eau) »

Ces efforts resteront vains si le PROMOGED en cours de développement ne les inclut pas activement en leur facilitant l'accès au marché des déchets, aux formations, aux aides financières, à l'équipement. C’est seulement dans ces conditions que la coopérative leur permettra de sécuriser leur revenu à long terme en renforçant leur pouvoir de négociation des prix auprès des entreprises qui achètent les déchets.


Photo du haut : À la table : M. Dieng, adjoint du coordinateur de Mbeubeuss, Mme Diouf, chargée du secteur informel à la CNTS, M. Niass, président de l'association Bokk Diom, M. Gadiaga, maire de Malika, M. Dieng, coordonnateur du BIT et M. Bakary, conseiller au maire de Malika.
Extrémité gauche : M. Ndiaye, trésorier adjoint Bokk Diom et M. Ndiaye, responsable communication Bokk Diom.
Malika, l’une des 19 communes de Dakar, le 10 décembre 2021. Crédit photo : Maguette Diop

 

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