Pandémie : les travailleuse·eur·s de l’informel ont besoin d'un remplacement du revenu de toute urgence – et de plus de protections –

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Lima Waste Picker at night
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« Aplatir la courbe » est devenu un mantra de la pandémie COVID-19, mais les appels à l'auto-isolement et à la distanciation sociale ont accentué de manière frappante les inégalités dans notre société, y compris celles qui existent parmi les travailleuse·eur·s.

La distanciation sociale et l'auto-isolement sont des possibilités réelles pour les employé·e·s de bureau de la classe moyenne, couverte par la sécurité sociale. Ces mesures sont beaucoup moins applicables aux travailleuse·eur·s de l’informel non protégé·e·s, qui tombent entre les mailles du filet, exclu·e·s des protections formelles liées au travail ainsi que des programmes d'assistance sociale de l'État qui ciblent les plus démuni·e·s et les personnes en dehors du marché du travail.

« J'ai peur du coronavirus », a déclaré un travailleur informel au Mexique, « mais j'ai plus peur de mourir de faim s'il n'y a pas de travail ».

Cette dure réalité sera ressentie notamment par les femmes travailleuses de l’informel : elles devront, en même temps, faire face à un plus grand fardeau de soins et essayer de mettre de la nourriture sur la table.

Les subventions en espèces, parmi les mesures requises immédiatement

Dans cette situation, les mesures de protection sociale – telles que les subventions en espèces comme remplacement du revenu – sont cruciales. Ces mesures donneraient aux travailleuse·eur·s de l’informel une plus grande liberté financière, leur permettant de prendre de la distanciation sociale autant que possible. Lorsque les restrictions de santé publique sur les déplacements dans l'espace public et sur le contact avec les autres deviennent plus strictes, ces mesures deviendront essentielles pour garder hors de la pauvreté la large population occupée de manière informelle dans le monde.

À l’heure actuelle, dans de nombreux pays, les organisations de travailleuse·eur·s de l’informel demandent la mise en place de l’indemnité de remplacement du revenu, dans le cadre d'un ensemble plus large de mesures pour soutenir les travailleuse·eur·s vulnérables.

Mais les travailleuse·eur·s de l’informel ne seront pas les seul·e·s à tirer profit de ces mesures : en permettant aux travailleuse·eur·s vulnérables de prendre de la distanciation sociale, la courbe de l'épidémie aura plus de chances de s'aplatir. Cela bénéficiera à toute la population, en ralentissant la propagation du virus et en permettant aux systèmes de santé d’y mieux faire face.

À l’heure actuelle, dans de nombreux pays, les organisations de travailleuse·eur·s de l’informel demandent la mise en place de l’indemnité de remplacement du revenu, dans le cadre d'un ensemble plus large de mesures pour soutenir les travailleuse·eur·s vulnérables.

  • En Afrique du Sud, une coalition de 10 organisations de l'économie informelle a demandé la mise en place d'une « allocation de subsistance » qui serait destinée aux travailleuse·eur·s de l’informel.
  • HomeNet de l’Europe de l’Est a demandé la mise en place d’un salaire minimum de base pour les travailleuse·eur·s à domicile de la région.
  • Le Street Vendor Project de la ville de New York a demandé la mise en place d'un revenu de base universel d'urgence.
  • En Inde, la Campagne pour le droit à l'alimentation a lancé un appel au gouvernement pour qu'il distribue d'urgence de la nourriture, du savon et de l'argent aux travailleuse·eur·s de l’informel et plus démuni·e·s.
  • La Fédération Internationale des Travailleuse·eur·s Domestiques a demandé la mise en place de congés maladie payés et d'une indemnisation adéquate en cas de licenciement.
  • L’Alliance des Récupératrice·eur·s de l’Inde a demandé que « tou·te·s les récupératrice·eur·s de matériaux et collectrice·eur·s de déchets de l’informel reçoivent un revenu de base d'urgence de 10 000 INR par mois et par ménage ».

Certains gouvernements commencent déjà à y répondre. Le gouvernement canadien a annoncé un fonds d'urgence de 82 millions de dollars américains pour le COVID-19, qui comporte un soutien financier pour les employé·e·s et les travailleuse·eur·s indépendant·e·s, y compris des allocations supplémentaires pour les enfants et les familles qui luttent pour équilibrer leurs besoins en matière de soins et de revenus. Au Pérou, le gouvernement a accordé une allocation en espèces de 380 PEN (environ 110 USD) aux familles plus démunies pendant la période d'urgence nationale de 15 jours. Les récupératrice·eur·s qui travaillent avec les municipalités sont toutefois inclus dans ces mesures en tant que groupe professionnel vulnérable. En Inde, le gouvernement de l'État du Kerala a annoncé un paquet de mesures qui inclut de l'argent, de l’assistance sanitaire et de la nourriture.

Qu'est-ce que les gouvernements devraient considérer lorsqu'ils adoptent ces mesures de soutien ?

En premier lieu, alors qu'il est important de mettre l'accent sur celles·ceux qui vivent dans la pauvreté, il faut reconnaître que de nombreuses·eux travailleuse·eur·s de l’informel gagnent juste assez pour ne pas entrer dans cette catégorie. Pourtant, sans soutien, ils risquent fort de tomber dans la pauvreté à cause des retombées économiques du COVID-19.

Pour éviter cela, les gouvernements doivent développer des mesures de protection sociale au-delà des ceux·celles qui vivent dans la pauvreté, idéalement en universalisant les allocations, ou au moins en ciblant les groupes de travailleuse·eur·s qui sont reconnues comme vulnérables. Le financement en est possible, même dans les économies émergentes. En Afrique du Sud, par exemple, il a été suggéré que l'excédent d'environ 11 mil millions de dollars du fonds d'assurance-chômage soit utilisé pour soutenir les travailleuse·eur·s vulnérables.

Pour éviter cela, les gouvernements doivent développer des mesures de protection sociale au-delà des ceux·celles qui vivent dans la pauvreté, idéalement en universalisant les allocations, ou au moins en ciblant les groupes de travailleuse·eur·s qui sont reconnues comme vulnérables.

En deuxième lieu, cette période d'urgence ne devrait pas servir de justification pour réduire la sécurité sociale financée par les employeuse·eur·s. Aux États-Unis, par exemple, l'administration du président Trump a proposé une réduction des impôts sur les salaires, qui mettra immédiatement plus d'argent dans les poches des travailleuse·eur·s, mais qui pourrait également entraîner la faillite du système de sécurité sociale et des programmes d'assurance-maladie Medicare. À long terme, cela serait désastreux pour les travailleuse·eur·s du formel et de l’informel, car les protections s'éroderaient davantage, ce qui rendrait les pays encore moins capables de surmonter les crises dans l’avenir.

En troisième lieu, les mesures de protection sociale doivent être conçues comme faisant partie d'un ensemble de mesures. Ceci comprend du soutien en matière de santé et d'hygiène, des mesures visant à soulager les travailleuse·eur·s démuni·e·s du remboursement de leurs prêts, du paiement des loyers et des services publics et le soutien au travail de soins. L'aide liée aux soins sera particulièrement importante pour soutenir les travailleuses qui auront des responsabilités de soins plus exigeantes à la maison en raison de la fermeture des écoles et des membres de la famille malades.

Pas de temps à perdre pour de nouvelles mesures

Il n’est possible d'aplatir la courbe qu’avec la coopération totale de chaque citoyen·ne des pays concernés. Cette coopération peut se concrétiser même dans les lieux les plus contraignants, comme l'Inde l'a prouvé hier en lançant l’appel à un arrêt d’activités sans précédent dans ce pays de 1,3 mil millions d'habitants. Mais un tel arrêt requiert que des millions de travailleuse·eur·s en Inde et dans le monde entier, au Nord comme au Sud global, abandonnent leurs moyens de subsistance. Les gouvernements doivent protéger leurs citoyen·ne·s les plus vulnérables en leur offrant de la sécurité de revenu et des congés maladie payés, ainsi que des produits de première nécessité, tels que de la nourriture et du savon pour le lavage des mains. Et ils doivent le faire maintenant –  sinon, les travailleuse·eur·s qui veulent désespérément nourrir leur famille retourneront chercher leurs moyens de subsistance dans la rue et cela met toute la population en danger.

Photo principale: María Elena Díaz Espinoza, une récupératrice à Lima,au Pérou, collecte des matériaux recyclables dans les rues du quartier Los Olivos. Crédits : Juan Arredondo/Getty Images Reportage 

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