Apprendre des « vraies expertes » ou « Diriger par l’écoute » : la nouvelle coordonnatrice internationale de WIEGO en parle

Mon Mar 19, 2018
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En janvier 2018, Dre Sally Roever, ancienne directrice du programme Politiques urbaines WIEGO, a pris la relève en tant que coordonnatrice internationale, un titre qui, dit-elle, reflète la structure « non hiérarchique » de l’organisation. Titulaire d’un doctorat en sciences politiques de l’Université de Californie à Berkeley, Sally Roever a étudié au cours des 20 dernières années les façons dont les lois, les normes et les politiques – aux niveaux local, national et international – façonnent le travail informel et les organisations de travailleurs et travailleuses de l’informel, et vice versa. 

Dans cet entretien, elle nous fait part de ses propres expériences qui ont influencé son parcours universitaire et professionnel, ainsi que de sa vision pour WIEGO dans les années à venir.  

Félicitations pour votre nouvelle promotion ! J’ai toujours trouvé intéressant le fait que WIEGO donne à sa « directrice » le titre de « coordonnatrice internationale ». Pourriez-vous nous en dire plus sur le rôle de la CI et la façon dont vous travaillez avec les différentes couches du réseau mondial de WIEGO ?

SR : Pour moi, le titre de « coordonnatrice internationale » traduit le fait que WIEGO a une éthique organisationnelle non hiérarchique. Par-dessus tout, cela signifie que notre conduite est dictée par nos trois groupes de membres – les organisations de travailleurs et travailleuses de l´informel, les chercheuses et les praticiens du développement – qui sont tous représentés au sein de notre conseil d’administration. 

La vision qu’a WIEGO est d’être la « servante » du mouvement des travailleurs et travailleuses de l´informel, de toujours garder au cœur de son action les besoins de ses organisations. Animée en permanence par ces besoins, l’idée est de faire le lien entre les réalités quotidiennes auxquelles les travailleurs de l’informel sont confrontés et le savoir que produisent les chercheuses et les praticiens. En d’autres termes, la coordonnatrice internationale est appelée à s’assurer que les stratégies de l’équipe WIEGO reflètent les priorités du réseau WIEGO au sens large. 

Et, là encore, cela signifie également qu’au sein de l’équipe WIEGO, c’est-à-dire les 45 personnes qui travaillent pour WIEGO, nous travaillons en collaboration et horizontalement sur tous les programmes et toutes les fonctions. La coordonnatrice internationale a donc la responsabilité de diriger l’organisation, mais la consultation et la collaboration font toujours partie du processus. Pour ces raisons, nous évitons intentionnellement un titre comme « directrice exécutive », qui connoterait une culture fondée plutôt sur la hiérarchie.

Je suis curieuse de savoir comment vous en êtes venue à vous intéresser à ce domaine. Y a-t-il des expériences particulières qui vous ont amenée à vous focaliser sur le travail informel ?

L’intérêt que je porte à l’emploi informel s’est cristallisé lors de mes études supérieures à l’Université de Berkeley. Mon programme – c’était à la fin des années 1990 – était axé sur le déclin des syndicats et des partis travaillistes en tant que canaux de représentation des travailleurs pauvres en Amérique latine. Je me suis interrogée sur le segment des travailleurs pauvres qui n’ont jamais été syndiqués. Qu’en est-il de leur représentation politique ? Pourquoi était-il couramment admis dans le milieu universitaire qu’ils ne s’organisaient pas ? Pourquoi se voyaient-ils si facilement écartés des débats de haut niveau ? Je ne pouvais pas comprendre le parti pris des élites, à savoir l’invisibilité de ce qui était effectivement l’économie dominante. 

J’avais passé alors assez de temps en Amérique latine pour voir clairement l’importance du travail informel et constater le fait que certains travailleurs de l´informel s’organisent. Et, à la même époque, l’érosion des droits des travailleurs dans l’économie formelle s’accélérait déjà, si bien qu’il était nécessaire de comprendre ce qui se passait dans cette partie de l’économie où les travailleurs, jadis du secteur formel, finissaient par se retrouver. Cet intérêt s’expliquait probablement aussi par le fait que, comme beaucoup d’entre nous qui travaillent pour WIEGO, je n’avais pas le genre d’expérience de vie qui m’amènerait à voir le monde du point de vue des élites.

Vos travaux de recherche ont, pour beaucoup, porté sur les vendeurs et vendeuses de rue, ce qui vous a amené à passer un an à Lima. De quelle façon votre nouveau rôle est-il alimenté par vos centres de recherche personnels et votre expérience dans nombreuses villes du Sud ?

La chose la plus importante que j’ai faite, et que je fais encore, est d’écouter attentivement les gens ordinaires. Je veux dire des gens qui ne sont pas considérés comme des « experts » par d’autres, ceux qu’on n’invite pas à prendre la parole. J’ai appris très tôt à mettre de côté mes hypothèses et à écouter tout simplement.

À mon avis, la principale leçon que j’ai tirée de cette écoute des vendeurs de rue péruviens est de savoir à quel point sont complexes et durables les obstacles auxquels se heurtent ces travailleurs, à la fois pour assurer leurs moyens de subsistance et soutenir leurs efforts d’organisation. Voici un pays qui a mis en place une, théoriquement, bonne ordonnance donnant aux vendeurs de rue un moyen d’être représentés, un moyen d’accéder à des fonds, un moyen d’obtenir des permis. Mais, voilà que l’ordonnance n’a presque jamais été mise en œuvre et, là où il y a eu des tentatives de mise en œuvre, de nombreux problèmes ont surgi. 

Les leaders des vendeurs, qui tentaient de travailler avec les autorités locales à la mise en œuvre, devaient également composer avec des mesures contradictoires des différentes administrations locales, des interventions malvenues des autorités nationales, le scepticisme au sein de leurs propres rangs et, puis, tous les défis quotidiens du fait d’être pauvres, c’est-à-dire le fait de tomber malade sans accès aux bons soins de santé, d’être agressés dans la rue et ainsi de suite. Un leader a même été assassiné pendant que tout cela se passait. 

Le fait d’entendre parler de tout cela a renforcé l’idée que ces problèmes sont incroyablement compliqués et que, pour bien faire les choses, il faut du dévouement et des efforts à long terme. En clair, il n’y a pas de solution miracle. Et, partant, une vision à long terme s’impose comme une responsabilité essentielle, voire inhérente à mon nouveau rôle de coordonnatrice.

WIEGO vient de fêter son 20e anniversaire et a tenu une conférence de recherche historique. D’après ce que vous avez entendu, quels sont les principaux défis et comment pensez-vous qu’ils vont influer sur la stratégie de WIEGO dans une perspective d’avenir ?

L’un des thèmes centraux et récurrents est le rôle que jouent de puissants acteurs du monde des entreprises en pesant sur les conditions de travail, et ce, de diverses manières, de la détermination du prix des terres en milieu urbain aux expulsions des pauvres, en passant par les changements bien connus dans l’organisation des chaînes d’approvisionnement de manière à déplacer les risques vers le bas. Il est très difficile de documenter ce qu’ils font et comment cela affecte les travailleurs, et puis il y a un autre défi à relever, celui de défendre les droits économiques de tous les travailleurs face au pouvoir débridé des entreprises. 

Un autre thème qui m’intéresse particulièrement est la politique qui régit les pratiques de mesure. Il y a vingt ans, lorsque WIEGO a débuté, les femmes et les hommes de l’économie informelle ne figuraient pas dans les statistiques sur la population active. Le premier jour de la conférence de recherche, nous avons entendu parler un peu sur comment leur prise en compte était du fait politique, un processus dans lequel WIEGO et ses alliés au sein de l’OIT et du milieu universitaire se sont engagés ensemble. Quand on regarde une table remplie de chiffres de travailleurs dans différentes catégories, il est facile d’oublier que l’existence de ces catégories est le résultat des efforts engagés par des statisticiens pour que les statistiques reflètent plus fidèlement la réalité, encore que cela n’est pas toujours dans l’intérêt de tout le monde et que cela nécessite donc une lutte politique. 

Aujourd’hui, de nombreux pays produisent des statistiques sur la population active, qui incluent les travailleurs et travailleuses de l’informel, mais il reste de gros défis à relever pour tenir les catégories à jour alors que le monde du travail continue de changer et diffuser les données aux groupes qui en ont le plus besoin.

Pourriez-vous nous parler de votre vision de WIEGO au cours des cinq prochaines années ?

Au cours des cinq dernières années, nous avons travaillé d’arrache-pied pour influencer les accords et processus mondiaux, par exemple, les Objectifs de développement durable, le Nouveau Programme pour les villes (NUA, acronyme en anglais), la Recommandation de l’OIT sur la formalisation de l’économie informelle (R204) et le Panel de haut niveau du Secrétaire général de l’ONU sur l’autonomisation économique des femmes. Nous avons mis beaucoup d’énergie à ouvrir des espaces pour que les voix des travailleurs et travailleuses de l´informel soient entendues dans le cadre de ces processus et à s’assurer de la justesse du libellé de ces accords. Nous avons eu de bons résultats et devons maintenant en tirer pleinement parti pour qu’ils profitent directement aux travailleurs.  

Il s’agit là d’un élément clé de la vision pour les cinq prochaines années. Nous savons que le fait d’offrir à nos membres institutionnels un moyen de défendre leurs intérêts dans le cadre d’un réseau mondial a énormément joué dans la R204 et le NUA obtenus, et que le libellé spécifique que nous avons préconisé change déjà les choses. Mais, il nous faudra tirer pleinement parti des possibilités qu’offrent ces accords au niveau local.

Un autre volet de la vision consiste à renforcer les réseaux de travailleurs et travailleuses. Pour les travailleurs à domicile, la priorité est de tirer parti de la dynamique actuelle pour soutenir le réseautage mondial parmi les travailleurs à domicile. Pour les vendeurs de rue, il y a intérêt, disons-le, un vif intérêt, à renforcer les forums de négociation collective, ce qui renforcera à la fois le réseau mondial et les affiliés locaux, la stratégie, ici, étant de développer une force à partir de la base. Le secteur du travail domestique a maintenant une fédération mondiale forte et a besoin de moyens propres à soutenir les affiliés et le leadership au niveau local, tout en promouvant une vision centrée sur les travailleurs, comme l’économie des soins et l’autonomisation économique des femmes. Dans le secteur des déchets, la mise sur pied d’une fédération mondiale reste un grand défi. Le renforcement de ces réseaux internationaux aidera à susciter l’action au niveau local tout en positionnant les problèmes des travailleurs au sein des forums mondiaux de haut niveau.

WIEGO compte maintenant six projets Villes focales et appelle depuis longtemps, tout comme d’autres dans les cercles urbains, à des villes plus inclusives. Que voyez-vous comme moyen pratique pour que les villes puissent être plus ouvertes aux travailleurs et travailleuses du secteur informel ?

La première étape doit consister à reconnaître que les villes s’en tirent mieux lorsque les travailleurs organisés sont à la table des décisions politiques. 

Très souvent, on voit les villes mettre en place des forums multi-acteurs où tous les intervenants sont des élites, et il n’y a donc aucune voix qui puisse équilibrer la présence dominante des lobbyistes d’entreprise, les sociétés de conseil et les universitaires considérés comme des experts. Et puis, quel que soit le sujet abordé – logement, transport, changement climatique, sécurité alimentaire et autre –, on le fait comme s’il ne comportait pas de dimension d’emploi. 

Mais alors, tout ce qui est décidé dans ces forums finit par ne pas être mis en œuvre parce qu’il se heurte à d’innombrables défis que lui oppose l’informalité. Il en est ainsi du simple fait que, si vous écartez les pauvres de la table, vous ne pouvez pas voir comment les politiques urbaines doivent s’adapter aux réalités et à la logique qui s’appliquent à la grande majorité de la population qui vit et travaille dans le cadre d’arrangements informels. 

Autrement dit, les travailleurs ont besoin de plateformes de dialogue et, idéalement, de forums de négociation statutaires où ils peuvent aider les villes en contribuant à la formulation de politiques. Et si des organisations de travailleurs et travailleuses, représentatives et démocratiques, y participaient, ces politiques auraient plus de chances d’être mises en œuvre.

Quelles ont été quelques-unes de vos premières tâches depuis que vous êtes entrée en fonction en tant que CI ?

Pour commencer, pour que notre conduite puisse être dictée par nos membres institutionnels, nous devons avoir de leurs nouvelles régulièrement. À ce propos, l’un des mécanismes mis en place depuis longtemps par WIEGO est un Comité consultatif auprès du programme Organisation et représentation (ORP). Ce comité est composé de représentants des réseaux et du plus grand membre fondateur, la SEWA. L’une de mes premières tâches a donc été de rencontrer la SEWA et de participer à la réunion que le Comité consultatif a tenue cette année plus tôt en février. Nous avons eu la chance d’être accueillis par la SEWA Academy, un vrai plaisir vu le rôle unique qu’elle joue dans la vie des travailleuses. J’ai beaucoup appris au cours de cette réunion, à la fois sur les débuts du mouvement et les objectifs futurs de nos membres institutionnels.

Une autre tâche parmi les premières consistait à me rendre à Genève et à rencontrer l’Union internationale des travailleurs de l’alimentation, de l’agriculture, de l’hôtellerie, de la restauration, du tabac et des branches connexes (UITA). WIEGO se concentre certes sur les travailleurs et travailleuses du secteur informel, mais s’inspire des syndicats du secteur formel et travaille avec eux, en particulier quand il s’agit de la pratique consistant à bâtir des organisations démocratiques et représentatives. En définitive, ce que nous voulons tous deux, c’est plus d’emplois de qualité et plus de travailleurs organisés – c’est ainsi que nous avons gagné de nombreux droits dont nous jouissons aujourd’hui et, plus généralement, que les travailleurs apprennent à tenir les autres responsables –; c’est-à-dire que c’est ainsi que les membres de la base amènent leurs propres leaders à répondre de leurs actes et que leurs leaders tiennent les employeurs ou les autorités responsables. Devant toutes les menaces qui pèsent sur la société civile en ce moment, il est particulièrement important de développer les valeurs démocratiques par le biais des efforts d’organisation.

Ayant parlé avec de nombreux travailleurs et travailleuses de l’informel dans le cadre de vos fonctions chez WIEGO, y a-t-il une expérience particulière qui vous a marquée ?

Il y en a beaucoup, mais si je devais en choisir une, je citerais volontiers la série contact-dialogue, un ensemble de programmes d’initiation qui s’est déroulé à Ahmedabad. C’est une méthodologie que la SEWA Academy a développée pour plonger les chercheuses et les praticiens du développement dans la vie des membres de la SEWA, une expérience de deux jours – en vivant et en travaillant à leurs côtés – suivie d’entretiens centrés sur cette expérience, c’est-à-dire un dialogue personnel au cours duquel l’hôte, membre de la SEWA, et le chercheur invité portent une réflexion sur ce qu’ils ont appris, et d’un dialogue technique qui les amène à réfléchir aux questions clés avec un public plus large. 

Je l’ai faite pour la première fois en 2004, chez une vendeuse de rue qui vendait des articles comme du savon et du papier de soie le matin, puis, l’après-midi, des bijoux au bord de la route. Elle s’était associée au projet de logements Parivartan, où Mahila Housing Trust avait trouvé un moyen permettant aux résidents des bidonvilles de participer à l’amélioration des infrastructures, de l’installation de robinets dans chaque maison à deux pièces au pavage de la ruelle à l’extérieur en passant par la mise en place de lampadaires pour des raisons de sécurité. Cela montre ce qui peut être accompli lorsqu’on s’engage à faire participer les communautés à la résolution des problèmes. Le projet a eu un impact énorme sur le bien-être économique des résidents.

Pour ma deuxième expérience, j’ai séjourné chez une autre vendeuse de rue qui, cette fois-ci, vendait des légumes au bord de la route. Elle était membre dirigeant du comité du marché, et ce comité traitait d’un problème commun, à savoir que la ville avait fermé le marché où ils avaient l’habitude de vendre, sans fournir un espace de remplacement. Elle et ses collègues étaient titulaires d’une carte d’identité les autorisant à vendre sur un trottoir au coin de la rue, mais les résidents de l’immeuble situé à côté de ce trottoir ne voulaient pas les voir là-bas, si bien qu’ils déversaient de l’eau sale par la fenêtre et sur leurs têtes. Ils se sont donc regroupés sur un bloc de trottoir non autorisé alors qu’ils tentaient de négocier avec les autorités au sujet d’une autre parcelle de terrain. Elle et ses collègues avaient examiné toutes les alternatives avec un responsable municipal, mais celui-ci a fini par quitter son poste et ils ont dû recommencer à zéro avec son remplaçant. 

L’expérience de vivre et de travailler à ses côtés, pendant quelques jours, m’a fait comprendre que les leaders à la base, qui s’occupent de ces problèmes jour après jour, sont les vrais experts, ceux qui savent comment résoudre les problèmes et qui savent par expérience et intuition ce qui marchera et ce qui ne marchera pas. Et cela m’a fait comprendre également que les complexités, les rivalités et les revers font tous partie du processus et qu’on ne peut pas reculer devant eux. Vous devez les affronter et chercher à les surmonter.

 

Lire le dernier article de Sally tiré de la revue Environment & Urbanization.

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